Pour un retour du soin dans… les soins

Les stratégies d’optimisation des soins, qui visaient une réduction des coûts, ont en fait attaqué ce dont on avait le plus besoin dans les soins : le contact humain. Une étude réalisée par Aline Sigrist et Élodie Richardet, chargées de recherche à Unisanté, éclaire ce phénomène qui pousse quantité de soignants et soignantes à se tourner vers les médecines complémentaires et alternatives (MCA).

« Comme jeune infirmière, dans les années 70, on avait une plus grande latitude pour s’occuper des patients. Par exemple, je pouvais prendre trois quarts d’heure pour faire une toilette. Quand un ou une patiente venait pour se faire opérer de la vésicule biliaire, il restait 15 jours à l'hôpital, donc on avait la possibilité d’établir une relation. Maintenant, nous ne sommes là que pour le préparer avant l'intervention. Nous accomplissons des gestes techniques, mais nous n’avons pas le temps de développer une relation. »

« Mon travail dans les soins à domicile, c’est 80% de tâches administratives et 20% de soins aux patients. Avant, c’était l’inverse. »

Les témoignages d’infirmières et infirmiers recueillis par Aline Sigrist et Élodie Richardet, docteures en anthropologie de la santé et chargées de recherche à Unisanté, décrivent un même phénomène d’érosion du care au sens premier du terme (prendre soin de l’autre, avoir de l’attention ou de la sollicitude pour lui) au profit du cure qui définit la médecine dite curative. Ils ont été présentés lors du 10e Congrès de la Société internationale de médecine et genre (IGM), qui s’est déroulé les 16 et 17 septembre 2022 à Padoue, en Italie.

 

« Les infirmières expriment une perte de sens et un sentiment de frustration du fait qu’elles sont réduites à pratiquer essentiellement des soins techniques. Elles voient dans cette évolution l’une des principales causes d'épuisement et d'abandon de la profession, et cela les motive à se tourner vers les médecines complémentaires et alternatives (MCA) », affirme Aline Sigrist. Dans un centre pédiatrique intégratif, des infirmières ont expliqué que les MCA leur ont permis de développer des compétences subtiles et une plus grande confiance dans leur pratique professionnelle. Le lien avec le ou la patiente est amélioré, ce qui diminue le stress du soigné comme celui du soignant. « C’est comme si le care, chassé de la pratique médicale conventionnelle, réapparaissait dans les médecines complémentaires », poursuit Aline Sigrist.

 

« La profession n’est plus la même » : voilà ce que disent en chœur les infirmières. Au cours des dernières décennies, elles ont observé une académisation de leur profession. À présent, tout est protocolé, comptabilisé, optimisé : le matériel utilisé, le temps passé avec le patient, la fréquence des soins, l’organisation du travail et la délégation des tâches à des assistants ou assistantes… Cette rationalisation a entraîné une augmentation exponentielle du temps passé devant un écran à établir des plannings. La recherche d’Aline Sigrist et Élodie Richardet révèle ainsi le primat de la technique et de l’administratif sur le relationnel.

La pensée néolibérale a triomphé, mais à quel coût ? La course à la rentabilité a contribué à consacrer la qualité objective des soins, au détriment des dimensions subjectives et humaines des pratiques. Il en résulte une insatisfaction que l’on perçoit aussi bien chez les soignants que chez les soignés. Quand une infirmière dispose d’une quinzaine de minutes pour faire un pansement qu’il est quasiment impossible d’appliquer dans ce délai, la mise en échec est au rendez-vous. « C’est comme si le travail était pensé par des personnes qui ne connaissent pas ou ne tiennent pas compte de la réalité du terrain, déclare Aline Sigrist. Face à la démotivation des infirmières, aux abandons de la profession, aux cas de burn-out associés à une perte de sens, il semble nécessaire de développer une meilleure compréhension des pratiques de soins et des compétences subtiles qu’elles requièrent. »

 

Par ailleurs, les sciences sociales et les études féministes ont démontré que les compétences subtiles liées au care ont été invisibilisées et dévalorisées, tant au niveau de la pratique médicale que dans la sphère sociale. « Cette question a suscité un regain d’intérêt durant la pandémie de coronavirus, la crise sanitaire ayant contribué à remettre sur le devant de la scène la fragilité de la vie et des relations humaines, ainsi que le rôle fondamental des soins », conclut Aline Sigrist.

 

Références :

“Care in Complementary and Alternative Medicine (CAM) and gender studies“, Sigrist Aline, Richardet Elodie, Unité Santé et Genre, Département des policliniques, Unisanté Lausanne.